29 juin 2026

Les grues volent vers le sud - Lisa Ridzén - La peuplade

Bo est un vieil homme qui approche les 90 ans. Depuis l'internement à la résidence Brunkullagarden de sa femme Fredrika, atteinte de démence avancée, il vit seul chez lui avec son chien Sixten. Il reçoit de temps en temps la visite de son fils Hans, téléphone chaque semaine à son vieil ami Ture tandis qu'une succession d'aides-soignantes viennent le voir pour s'occuper de lui. Mais Bo est limité dans ses déplacements, ses journées sont longues, remplies de solitude et de frustrations diverses.

Le récit finira inévitablement comme s'achève toute vie humaine, on s'en doute bien. Mais le drame réside surtout dans la solitude de Bo qui, petit à petit, va perdre en autonomie. Il se souvient avec nostalgie de son enfance, ressasse les souvenirs de la relation difficile avec son père, qu'il appelle le Vieux, et dialogue avec sa femme en retraçant l'évolution de leur couple.

Quand son fils lui enlève la garde de Sixten, sans la chaleur bienfaisante de son copain de toujours, Bo perd le goût de vivre. Et quand il apprend le décès de son ami Ture, mort seul chez lui, tout se précipite.

Reposant sur une alternance du passé et du présent, voguant dans un état constant de flottement entre le rêve et la réalité, la narration nous raconte habilement, par fragments décousus, la vie de cet homme et le lent déclin de son corps qui l'abandonne. C'est un récit plein d'humanité, avec beaucoup de tendresse, qui adopte un rythme lent, en prenant le temps de s'attarder aux petits gestes du quotidien, comme savent si bien le faire les auteurs scandinaves. 

Les pensées les plus intimes de Bo nous sont dévoilées, ne cachant rien de son ambivalence pour son fils, qu'il déteste pour lui avoir enlevé son fidèle compagnon, mais qu'il aime aussi profondément. On s'attache à cet être vulnérable et dépendant.

Et j'avoue qu'à la fin, même si celle-ci est prévisible, j'ai versé quelques larmes.

C'est un livre qui s'attire déjà une foule de critiques dithyrambiques, les lecteurs et les lectrices sont unanimes, c'est un grand roman. 

Et je joins ma voix à ce concert d'éloges, ce premier de l'autrice est une œuvre puissante et fascinante.

Les grues volent vers le sud - Lisa Ridzén - La peuplade - 2026 - 432 pages

21 juin 2026

C'était ça ou mourir - Thélyson Orélien - Boréal



Ce roman raconte l'exil épuisant de Jonas Dorléon, professeur d'histoire à Haïti. Après avoir vu sa maison être brûlée, Jonas devra entreprendre une longue fuite de plusieurs milliers de kilomètres qui l'amènera à traverser dans des conditions horribles une douzaine de pays (République dominicaine, Brésil, Panama, Honduras, Costa Rica, Mexique, États-Unis...).

Le récit commence de façon brutale avec l'attaque des gangs qui ravagent tout le quartier du narrateur et tire sur tout ce qui bouge. Dorléon quitte alors sa ville de Carrefour-Feuilles avec le strict minimum.

Sont exposés ensuite de façon crue, mais dans une langue imagée, chargée de métaphores presque poétiques (le narrateur aime lire de la poésie, il traine avec lui des recueils qui l'aident à survivre dans les pires moments), tous les sévices et tous les abus que doivent subir les migrants pour essayer de survivre.

Dorléon y raconte notamment tous les efforts physiques nécessaires dans cette longue et interminable fuite vers un Ailleurs inconnu. Il raconte les longues heures de marche, la chaleur insoutenable, les nuits froides à dormir sur le sol, sous la pluie, la faim, la soif...

Certains passages sont pénibles à lire, les morts s'accumulent sur la route. Les pages qui racontent l'épouvantable traversée du Darién, une jungle impitoyable qui avale les plus faibles incapables de suivre le groupe, risquent de vous marquer pour longtemps. Ils seront nombreux à disparaître, emportés par les rivières tumultueuses ou victimes de la folie humaine.

Il raconte aussi toutes les privations du nécessaire qui dépouillent petit à petit les exilés de l'humanité qui leur reste. Tous ces comportements affreux qu'ils doivent subir, le jugement horrible des indigènes qu'ils croisent ou les exactions des profiteurs qui n'hésitent pas à exploiter leur espoir pour leur soutirer le moindre objet de valeur, pour les dépouiller de toute possession.

Et surtout, surtout, il expose toute l'incertitude qui ronge les migrants et sape leur moral, les détruit progressivement. Il relate notamment l'attente interminable dans des centres aux conditions épouvantables, afin de savoir s'ils peuvent, oui ou non, poursuivre leur route vers un refuge improbable.

Par chance, dans ce parcours, il y a aussi de belles et touchantes rencontres, des gestes simples de solidarité qui permettent de résister, de continuer. C'est en quelque sorte pour rendre hommage à ces personnes qui ont croisé sa route, qui lui ont permis de survivre, que le narrateur prend la plume. Il veut que la vie de ces autres exilés, ces sans-papiers sans existence officielle, puisse laisser une trace quelque part.

«Partir, ce n'est pas seulement chercher une vie meilleure. C'est surtout refuser que sa vie, même brisée, ne compte pour rien. C'est vouloir qu'au moins une voix survive à son corps. Mourir, d'accord, mais pas en silence. Et si mourir il faut, alors que quelqu'un reste, quelque part, pour dire : "Il a vécu, je l'ai vu, je m'en souviens."» (page 112)

C'est un livre puissant, un livre qui mériterait sûrement une réédition rapide en Boréal compact, afin de le rendre plus accessible au milieu scolaire. Car sans nul doute, c'est un ouvrage qui mérite de figurer dans le corpus des cours de littérature, qui permettra d'illustrer efficacement la tendance de la littérature migrante au Québec, au même titre que Ru de Kim Thuy ou La mémoire de l'eau de Ying Chen.

En le lisant, après avoir lu les critiques dithyrambiques publiées un peu partout, j'avais peur d'avoir de trop grandes attentes pour ce livre. Mais finalement, le roman remplit bien ses promesses, à lire, absolument.

Mise à jour 15 juillet : j'apprends à l'instant que le livre fera partie de la rentrée littéraire de l'automne en France chez Grasset, je ne serais pas surpris de le voir apparaître dans la liste des prix, le livre me semble notamment taillé sur mesure pour le Médicis.

C'était ça ou mourir - Thélyson Orélien - Boréal - 2026 - 270 pages

16 juin 2026

Même pas morte - Geneviève Rioux

Ce roman, qui figurait parmi les livres en lice pour le Prix littéraire des collégiens 2026, raconte la violente agression (viol et tentative de meurtre) subie par Stéphanie, une jeune femme au début de la vingtaine.

Le récit commence d'ailleurs avec la description sans filtre de cette sauvage attaque, au cœur même du domicile de la victime. On y raconte l'assaut de son agresseur, la lutte et la brutale attaque au couteau qui laissera la jeune femme marquée à vie. Si vous êtes sensible à la violence, le début du roman risque de vous heurter, mais il correspond malheureusement trop à la réalité des féminicides. Les premières pages sont très puissantes et perturbantes et parviennent bien à décrire l'horreur et l'atrocité d'une telle attaque.

Stéphanie ayant réussi à survivre de façon presque miraculeuse à son agression, le récit raconte ensuite son long rétablissement, mais surtout sa participation à la longue enquête pour découvrir l'identité de son assaillant qui, on s'en doute, fait partie de son cercle de connaissances. Malgré la force de caractère de la victime, le récit dresse un portrait sensible et touchant de la détresse psychologique que celle-ci doit endurer pendant son processus de guérison et pendant l'épuisant, décourageant et décevant parcours judiciaire.

La narration assumée de façon hétérodiégétique (au elle) permet un certain détachement de la victime, mais l'utilisation de la deuxième personne (tu) pour s'adresser directement au coupable m'a agacé, surtout qu'on utilise le "toé". Sans doute s'agit-il là d'une stratégie narrative pour affaiblir et dévaloriser le violeur, pour le rendre moins pur d'une certaine façon, mais je me suis demandé tout le long si la présence de ce terme joualisant dans un texte qui utilise par ailleurs une langue assez traditionnelle était vraiment nécessaire.

Toutefois, il s'agit là d'un bémol plutôt faible dans un récit fort bien ficelé dont l'intrigue nous happe et nous entraine à toujours poursuivre notre lecture. C'est un suspense habilement mené et j'avoue avoir dévoré le livre en moins de deux jours. Pas surprenant donc que le livre fasse l'objet d'une adaptation pour la télévision, une série qui devrait être présentée sur nos écrans à l'hiver 2027.

Un livre choc qui devrait plaire à la majorité des lecteurs et lectrices, une valeur sûre.



Même pas morte - Geneviève Rioux - Stanké - 2024 - 343 pages

13 juin 2026

La Poésie - Patrice Lessard

Un écrivain désabusé, s'étant vu refuser son dernier manuscrit par son éditeur, fuit en Argentine, à Buenos Aires, dans le but de mettre fin à ses jours.

Dans les rues de cette ville, qu'il a déjà visitée avant la pandémie, le narrateur nous fait visiter la ville et réfléchit au sens de la vie [la vie a-t-elle un sens ?] et à l'importance que la littérature peut avoir dans son quotidien. 

Malgré son sujet en apparence assez lourd (le suicide, la mort), le ton reste ironique, parfois même comique, surtout en raison de l'auto-dérision du narrateur qui critique lui-même constamment ce qu'il est en train d'écrire et commente son comportement.

Impressionnant exercice stylistique à l'écriture maîtrisée (abondance de réflexions entre crochets, inversion des négations, syntaxe à la forme parfois archaïsante, commentaires sur l'écriture en train de se faire), le livre [j'hésite à appeler ça un roman, est-ce un roman ? Qu'est-ce qu'un roman ?], ce livre disais-je ne plaira pas à tout le monde. Si vous cherchez un roman avec une intrigue classique, avec une narration traditionnelle, passez votre tour, vous risquez de vous ennuyez avec M. Lessard. 

Mais si comme moi les réflexions sur l'Art et sur les ficelles de l'écriture vous intéressent, cela vous plaira sans nul doute.




La poésie - Patrice Lessard - Groupe HMH (XYZ) - 2026 - 152 pages

Une nuit d'été à Littlebrook - Maureen Martineau - Héliotrope Noir

  Cette collection de livres dédiée au polar chez Héliotrope mérite votre attention, je n'en ai lu que quelques-uns jusqu'à maintena...